L’essentiel. L’animation, parce qu’elle affiche son artificialité, est paradoxalement moins menteuse que la prise de vue réelle.
- Acte de naissance : « Le Naufrage du Lusitania » (Winsor McCay, 1918). Un paquebot torpillé en 1915, aucune image existante, donc tout est reconstitution. La règle du film : le carton documente, l’animation reconstitue. Mais les cartons eux-mêmes dramatisent, et le film va du plan large au gros plan émotionnel. Sa durée est à peu près celle du naufrage. À l’époque il est reçu comme un newsreel, donc comme de l’information.
- Le déclic vient du témoignage. Avant les années 1950, le documentaire explique par une voix off. Puis viennent le cinéma direct et le 16 mm portatif (les Bolex), et la méthode de Frederick Wiseman : choisir sa distance, poser la caméra, attendre qu’on l’oublie.
- John et Faith Hubley, « Windy Day » (1967-68) : ils enregistrent leurs deux filles en train de jouer, sans rien leur dicter, puis animent par-dessus. C’est le renversement de la méthode habituelle.
- Les studios Aardman prennent la suite pour la BBC avec les « Animated Conversations » (vers 1975-78), dont « Down and Out », monté sur des enregistrements réels dans un bureau d’aide sociale britannique. Deux avantages décisifs : il n’y a plus de caméra, donc plus de doute sur le comportement des gens ; et l’animation anonymise le témoin. « Est-ce que le visage qu’on voit est le vrai visage de la personne ? Je n’en sais rien, et il a l’air suffisamment vrai pour que je sois dans le film. »
- « Confessions of a Foyer Girl » pousse plus loin : une ouvreuse en pâte à modeler raconte sa vie, et derrière elle défilent des images en prise de vue réelle. La partie fausse, c’est le réel projeté ; la partie vraie, c’est l’animation.
- Chris Marker, « Lettres de Sibérie » (1957) : les mêmes images de Iakoutsk commentées trois fois, en version élogieuse, sinistre, puis neutre, avec à chaque fois une musique et une intonation différentes. Et la conclusion : « mais l’objectivité non plus n’est pas juste. »
- « Creature Comforts » (Nick Park, 1989) : des témoignages ordinaires mis dans la bouche d’animaux de zoo. Les témoignages sont simples, c’est le dispositif qui les politise : mettre les gens en cage sous Thatcher, même ceux qui se disent contents, c’est les montrer enfermés.
- Ce qui a fait exploser la forme depuis 2008 : la multiplication des écoles (une dizaine de formations en France en 1998, une centaine aujourd’hui), la liberté de sujet des films d’école, et une vague de films de femmes sur la réappropriation du corps. Avec une leçon pratique : l’animation permet de contourner le tabou, un propos censurable en prise de vue réelle passe dans un dessin.